- Quand le maire s'invite au musée
Les directeurs de musées municipaux peuvent-ils vivre en paix avec le maire ? Ou bien le couple est-il condamné à se séparer au bout de quelques années, faute d'un langage commun et d'une compréhension mutuelle ? Les conflits récents relancent le débat : la directrice du Musée des beaux-arts de Nantes, Corinne Diserens, va quitter son poste le 30 avril. Le maire (PS), Jean-Marc Ayrault, qui l'avait nommée en 2003, a décidé de ne pas renouveler son mandat.
M. Ayrault avait choisi cette historienne de l'art et commissaire d'exposition, d'origine suisse, pour sa réputation internationale et son carnet d'adresses. Après le Lieu unique - axé sur le spectacle vivant, les performances - et d'autres initiatives, M. Ayrault voulait compléter le tableau d'une ville branchée sur la culture contemporaine.
Mais le microcosme culturel a vite reproché à "l'Helvète underground" une programmation "élitiste", ne mettant pas suffisamment en valeur le patrimoine du musée. Le caractère bulldozer de Mme Diserens n'a pas arrangé ses affaires. M. Ayrault a préféré se séparer d'elle : l'art contemporain, oui, mais populaire ! "On voit les mêmes travers à Paris, où l'on privilégie l'événementiel - la Nuit blanche... - au détriment du budget des musées municipaux", observe Patricia Falguières, historienne de l'art et professeure à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Il y a quelques jours, le directeur du CAPC-Musée d'art contemporain de Bordeaux, Maurice Fréchuret, a annoncé sa démission au maire (UMP), Hugues Martin (Le Monde du 17 mars). Le conservateur, issu de la fonction publique territoriale, estime qu'il n'a pas les moyens de mener sa mission : créé en 1976, sous le mandat de Jacques Chaban-Delmas, le CAPC est devenu un centre d'art d'envergure internationale et a joué un rôle d'éducation artistique. L'arrivée d'Alain Juppé, en 1995, a cassé cet élan - le budget de fonctionnement a fondu en dix ans.
Tout en déplorant cette rigueur budgétaire, les détracteurs de M. Fréchuret critiquent son manque d'ouverture et son refus, à plusieurs reprises, d'organiser des coproductions avec des musées étrangers. Bref, son attitude aurait nui au rayonnement du CAPC, et M. Fréchuret serait l'antithèse de Mme Diserens.
Pour autant, Corinne Diserens voit un point commun entre les deux affaires : "C'est l'ingérence du politique. Les élus sont dans un temps électoral alors que le directeur de musée réfléchit sur le long terme et propose des actions qui ne sont pas forcément visibles." De ce décalage temporel, découleraient des malentendus et des arbitrages politiques néfastes.
Ainsi le Musée des beaux-arts de Nantes serait en "souffrance", selon Mme Diserens : "Le non-remplacement du conservateur d'Etat d'art ancien, parti fin 2004, est un vrai frein au développement scientifique du musée ; le musée n'a pas les moyens d'entretenir correctement son bâtiment, de gérer correctement ses réserves, etc." La municipalité de Nantes n'a pas souhaité commenter ces affirmations.
M. Fréchuret a aussi beaucoup à dire sur ces politiques qui "exigent des résultats rapides, immédiats et de préférence spectaculaires". "Le conservateur doit être un bon gestionnaire, un bon manageur, un bon pédagogue, un bon communicant, un bon programmateur d'événements et, éventuellement..., un bon scientifique", grince-t-il.
Conservateur du Palais des beaux-arts de Lille, de 1987 à 2003, Arnault Brejon a vécu les mutations du métier. "Il faut une alchimie entre le maire et son conservateur. S'il n'y a plus de confiance, le conservateur doit partir", dit-il. M. Brejon a connu cette harmonie avec l'ancien maire de Lille, le socialiste Pierre Mauroy - auquel Martine Aubry (PS) a succédé en 2001. Deux tendances sont à l'oeuvre, dit-il : la multiplication du nombre de musées municipaux et le pouvoir accru des élus locaux, du fait de la décentralisation. "Il y a une sorte de concurrence entre les musées. Les collections permanentes ne suffisent plus pour attirer du public, et les maires misent sur les expositions temporaires", observe M. Brejon, qui précise : "A Lille, j'avais une obligation de résultat sur certaines expositions (Goya, Rubens...), qui devaient être bénéficiaires."
Sans aller jusqu'à réclamer un "retour sur investissement", beaucoup de maires considèrent le musée municipal comme une vitrine de la ville. Un lieu prestigieux dans lequel ils peuvent communiquer. Il arrive ainsi que des élus organisent des visites au sein du musée, en soirée ou lors des jours de fermeture, avec des "corps de métiers" (infirmières, salariés de Gaz de France, etc.). En privé, certains conservateurs dénoncent cette "appropriation" de l'espace, d'autres l'acceptent. "Je préfère que le maire aille au musée plutôt qu'au Zénith", résume l'un d'eux, anonyme. Qui dirige le musée ? Le conservateur est le patron, mais il doit être à l'écoute du maire. Le tandem a des chances de dérailler, à moins que le premier ne fasse le dos rond.
Plus la décentralisation avance, et moins le ministère de la culture, via la direction des musées de France, a de prise sur le terrain. Ainsi, depuis janvier 2005, ce sont les collectivités locales qui paient les conservateurs, et non plus l'Etat.
Il y a un an, le directeur du Musée Calvet d'Avignon, Pierre Provoyeur, a dû quitter ses fonctions : officiellement, la ville ne pouvait maintenir son salaire de conservateur d'Etat, trop élevé pour les indices d'une "petite" ville de 87 000 habitants. C'est son adjoint, Sylvain Boyer, conservateur territorial, qui lui a succédé. Dans la même ville, le conservateur du Musée du Petit Palais est en congé-maladie depuis plus d'un an et n'a pas été remplacé. C'est... M. Boyer qui assure l'intérim. Quant à la conservatrice du Palais des Papes - géré par la société d'économie mixte (SEM) Avignon Tourisme, que dirige l'ancien directeur de cabinet de la maire de la ville, Marie-Josée Roig -, elle est rattachée au service culturel de la ville. La fonctionnaire préfère ne pas s'exprimer, mais la SEM définit ainsi son rôle : "Elle est le bras armé de la maire."
Clarisse Fabre
Article paru dans l'édition du 24.03.06 (le Monde) .
- Détruire un musée, c’est détruire la mémoire
Si Bordeaux, la ville de Montaigne et Montesquieu, de Mauriac et Sollers, aime à s’enorgueillir de ses écrivains, de ses philosophes passés et présents, elle aime moins qu’on lui rappelle son passé de plaque tournante de la traite des Noirs ou de ville collaborationniste durant l’Occupation nazie.
Et ce que Bordeaux n’aime pas, avec la lente ténacité de la vigne vierge, elle le recouvre peu à peu et lui donne l’apparence d’une vieille demeure bourgeoise au charme suranné. Il n’y a donc à Bordeaux aucun monument consacré à son rôle dans l’esclavagisme et le procès Papon semble n’y avoir eu lieu que par hasard. La mémoire n’a pas droit de cité à Bordeaux : oubliés Adrien Marquet, collaborateur zélé de Marcel Déat et des nazis, oublié, malgré la miraculeuse intervention de l’artiste Sarkis, la base sous-marine de Bacalan et son rôle majeur dans l’économie du IIIe Reich, oublié aussi Jacques Chaban-Delmas, plus jeune général de la Résistance, nommé à Bordeaux pour donner l’illusion d’une ville libérée par elle-même...
Et quoi de plus fédérateur que l’exécration de l’art contemporain pour réunir les mécontents de tous bords, de l’extrême droite à une gauche culpabilisée par les errances des années Mitterrand. La vengeance utilisera les armes du populisme. Dès son inauguration, le tout nouveau Centre d’arts plastiques contemporains (CAPC) de Bordeaux subira le feu des critiques : son « maître et seigneur », détesté tant par le milieu de l’art parisien, seul autorisé en matière d’art, que par le milieu bordelais, Jean-Louis Froment, un des plus inventifs parmi les directeurs de musée en France, et certainement le plus reconnu à l’étranger tant par les artistes que par les galeries d’art et les musées, sera la cible désignée pour le début de la curée. « Bordeaux, train de vie somptuaire », « la folie des grandeurs », « un salaire choquant », « le CAPC dans la tourmente », « la gestion trouble du CAPC », « un contrôle et une plainte », « Chaban déclaré coresponsable de la gestion laxiste du musée », entre 1993 et 1994 l’oraison funèbre du tout nouveau musée est dite.
Mais pour que la vengeance soit réussie, il faut que l’agonie dure le plus longtemps possible, que celui qui va mourir soit d’abord accusé, mis au ban des parias, qu’il voit les amis d’hier devenir ses tortionnaires, qu’il sente son corps se séparer en morceaux.
Dès 1995, Alain Juppé licencie Jean-Louis Froment, fondateur et directeur du CAPC musée et Alain Lombard, chef - d’orchestre de l’ONBA, directeur du corps de ballet de l’opéra. Et l’exposition en cours « Steam » de l’Américain Robert Morris, installée dans la nef, lieu symbolique du musée, sera fermée au public : la brume artificielle se dégageant de l’oeuvre faisait courir des risques à la conservation des murs du musée.
Il est sûr qu’à Bordeaux on préfère la pierre à l’art.
La nomination d’un grand commis des musées, en la personne d’Henry-Claude Cousseau, aura rassuré un temps les défenseurs de l’art contemporain. Mais c’était sans compter que pour défendre des budgets, il faut conviction et parfois insolence. Conscient dnaufrage annoncé, H.-C. Coussseau préféra se retirer à la direction des Beaux-Arts de Paris. Quelques soubresauts vont encore agiter le grand corps souffrant : Marie-Laure Bernadac organisera dans la nef une sublime exposition de l’artiste Jenny Holzer.
Avec la nomination de Maurice Fréchuret, conservateur en chef du Patrimoine, personnalité respectée pour son savoir-faire, sa ténacité et sa modestie, alors qu’Alain Juppé se trouve dans les difficultés que l’on sait, l’espoir revient pour quelques mois. Et ce sont deux expositions majeures qui obtiennent le label d’intérêt national, « Les années soixante-dix, l’art en cause » en 2002 et « Dormir, rêver et autres nuits ». Conscients que ce renouveau d’intérêt pour le CAPC musée pourrait remettre en cause une stratégie de liquidation, l’adjoint à la culture, nommé par Juppé, Dominique Ducassou, se chargera de porter le coup de grâce : « Le CAPC, ce n’est pas un musée ; ça doit être un centre d’expression contemporaine avec une logique d’animation, d’attractivité (...). » Et le musée d’Art contemporain se verra sommer de démonter l’exposition en cours dans la grande nef, pour laisser place enfin à la culture « noble », celle du Salon du livre. Devant le tollé du milieu de l’art, le maire actuel reculera en l’attente du retour d’Alain Juppé auquel il laissera prudemment le soin d’organiser les obsèques. Sommet de perversité : Maurice Fréchuret se verra très fortement conseillé de démissionner sous le prétexte d’une politique trop « frileuse vis-à-vis de l’art contemporain » alors que le projet réel est de démanteler le musée d’Art contemporain.
Et gare à ceux qui s’opposeront à cette destruction programmée : Jean-François Dumont, directeur de galerie, associé avec la Librairie Mollat, se verra contraint à la démission pour avoir osé rappeler que la destruction d’un musée, c’est toujours la destruction de la mémoire, même s’agissant d’art contemporain.
Par Pascal Convert, artiste.
(l'Humanité) .